J’AI PASSE UNE NUIT A TRAQUER LES OVNIS DANS LE COL DE VENCE

C’est ce qu’on appelle un grand écart. Une heure et demie plus tôt, j’avais les pieds dans le sable, étalé de tout mon lard sur une plage sponsorisée par une infâme marque de soda, à enquiller des cocktails à l’œil. Le destin avait fait qu’on était tombé en plein festival de Cannes. Je n’étais pas [...]

C’est ce qu’on appelle un grand écart. Une heure et demie plus tôt, j’avais les pieds dans le sable, étalé de tout mon lard sur une plage sponsorisée par une infâme marque de soda, à enquiller des cocktails à l’œil. Le destin avait fait qu’on était tombé en plein festival de Cannes. Je n’étais pas venu dans le sud pour jouer les gratteurs de tise au milieu du plus grand raout de journalistes, acteurs, intermittents du spectacle et autres wannabe en représentation mondaine. Quand bien même je ne renâcle jamais à l’idée de picoler à l’oeil, ma présence dans quelques recoins de la French Riviera était avant tout motivée par une chose et une seule : aller au Col de Vence. Plateau lunaire aussi magnifique que glaçant, l’endroit a pour réputation d’être le haut-lieu de l’observation ufologique en France. Au coeur de l’arrière pays niçois, ce majestueux caillou titille les mille mètres d’altitude. Il attire autant des allumés en mal de frissons et de spiritualité foireuse que des passionnés d’ufologie persuadés que leur persévérance à traquer les moindres manifestations d’objets volants non répertoriés dans les catalogues des Airbus, Boeing et autres Dassault, leur permettra à terme de faire éclater la vérité à la face du monde. Ces ufologues se plaisent à exposer les possibilités, mais dès lors qu’ils se prennent un peu au sérieux, disons que c’est un peu plus difficile d’essayer de leur faire avouer quoi que ce soit. Ils jouent les types qui se refusent à privilégier la moindre hypothèse, de peur de sombrer dans le discrédit, quand bien même ils sont intimement persuadés que le monde – à commencer par le Col de Vence – serait visité quotidiennement. Une heure et demi plus tard donc, après un trajet en compagnie du photographe Vincent Desailly, nous étions au pied de ce satané col, objet de tous les fantasmes exotiques à la sauce méridionale.

Jour et brouillard

Rendez-vous avait été pris depuis quelques jours déjà avec Léon, un type sympathique et plein d’entrain d’une quarantaine d’années. Ce spécialiste de la zone et de ses mystères nous servirait de guide le temps d’une nuit à déambuler dans une montagne resplendissant de ses légendes. Ponctuel, le gars était venu nous réceptionner comme prévu à la descente du bus, sur les coups de 19h30 au rond point de Vence pour nous embarquer illico dans sa petit Fiat. Avant de démarrer la voiture, le bonhomme s’enquerrait des fringues chaudes qu’on avait prévu pour être à l’aise dans la froideur nocturne qui règne dans les hauteurs du site. Vêtements que ni moi, ni le photographe n’avions apportés, évidemment, ce qui allait se révéler être une saleté de connerie.

Le brouillard qui fait peur.

Dès les premiers mètres avalés sur la route sinueuse qui mène au sommet, le temps gris et maussade qui prévalait au pied du col quelques minutes plus tôt s’était transformé en un épais brouillard extrêmement désagréable. On ne voyait plus rien de la chaussée s’ouvrant devant nous. L’épaisse pellicule blanchâtre qui enserrait le véhicule avait tout de l’avertissement angoissant. On était dans la montagne depuis moins de dix minutes et comme une baltringue, je m’interrogeais déjà sur le bien fondé de cette escapade. Etait-on sérieusement venu chercher quelques manifestations paranormales ? Et s’il se trouvait que par un hasard grossier, on en vienne à véritablement à voir un truc ? Cette nuit aurait-elle une incidence durable sur notre perception du monde ? Dans l’absolu, je ne suis pas totalement hermétique à la théorie ufo mais ce que j’ai pu en voir et en lire n’a jamais été en mesure d’ancrer une conviction durable et inamovible dans mon esprit. Desailly, installé à l’arrière du véhicule ne mouftait pas non plus. A ma gauche, Léon déballait sa vie au grand jour. Un pan d’existence à plancher sur la question des piscines de stockage dans les centrales nucléaires. Un autre à barouder autour du monde et à faire de la plongée sous-marine. Une épopée de plusieurs années à rechercher l’emplacement d’un galion coulé avec un trésor estimé à plusieurs milliards d’euros qui se terminerait en fiasco. Son métier, depuis une douzaine d’années, de conseiller en formation aéronautique. Et sa passion d’ufologue évidemment, qu’il vit au travers d’un groupe de potes. Alors que ce mec au crâne dégarni et minutieusement rasé déroulait son curriculum comme une machine, dans un langage clair et posé, le voile imperceptible du brouillard commençait à peser lourdement. On ne distinguait absolument rien, alors pour ce qui allait être d’observer des objets volants, la situation paraissait compromise. Le fait de ne rien voir pendant ces longues premières minutes qui s’égrenaient avec lenteur, renforçait encore l’ambiance inquiétante. Aucun moyen de prendre quelques marques visuelles ; le sentiment désagréable d’être perdu dans les limbes du Col de Vence. Dire que j’étais en train de me pisser dessus à ce moment-là serait exagéré, mais je dissimulais tant bien que mal mon malaise alors que Léon n’était pas même encore entré dans le vif du sujet. A cet instant, son excitation à l’idée de passer une nuit à traquer le phénomène avec nous était à la hauteur du silence du photographe.

L’ufologie entre copains

Arrivés au sommet, le brouillard avait fini par se dissiper en partie au profit d’un monochrome laiteux, transpercé par d’infimes rayons dorés. L’air par contre s’était déjà considérablement refroidi. A peine descendus de voiture, Léon nous entrainait sur un sentier poussiéreux en direction du hameau de Saint-Banarbé où réside bon an, mal an, une cinquantaine d’individus qui composent tant bien que mal avec les zouaves qui trainent dans le coin. Distillant quelques éléments de contexte, le gaillard nous foutait dans l’ambiance, au son de sa voix pourtant dénuée de toute malice.

« Le Col de Vence est un des points chauds européens et fait quelques deux cents hectares. Mais ce qui le rend si extraordinaire, c’est qu’on y constate régulièrement des liaisons de proximité. »

Ne comprenant pas très bien où il voulait en venir, j’hasardais :

« Des liaisons de proximité ? »

Et lui de me répondre, sûr de son fait.

« Tout à fait. Les phénomènes aériens induisent en fait un phénomène de type poltergeist. Et ainsi, on observe des pierres qui tombent, d’autres qui viennent dans ta direction à vitesse très rapide mais vont s’arrêter à tes pieds. Ça rend le Col de Vence très atypique. »

J’imagine que je blêmis légèrement à cet instant, la possibilité d’être assailli par une furieuse colonne de pierres en lévitation ne m’enchantant pas des masses. Léon, lui, se voulait serein, assurant que ces manifestations n’auraient rien d’hostiles. Les pierres n’heurteraient pas les gens de manière violente et auraient plus à voir avec un jeu qu’autre chose selon lui. Mouais. Face à mes interrogations pressantes – j’étais inquiet mais assez excité en même temps – il concéda tout de même qu’on puisse être désemparé par ce qu’il nous racontait là.

« Le phénomène est assez extraordinaire, parce que les pierres fusent en direction des humains puis s’arrêtent d’un coup net à quelques centimètres du visage, avant d’opérer un revirement à quatre-vingt dix degrés et d’être réduites à l’état de poussière au moment de l’impact au sol. »

Poussant sa démonstration jusqu’à l’absurde, il se saisit d’une pierre pour la jeter violemment, avançant qu’il est incompréhensible qu’elle puisse se désintégrer de la sorte. Malaise.

Léon et ses compagnons de chasse du Col de Vence, sont pourtant des ufologues qu’on peut qualifier de sérieux. Exerçant tous des professions honorables de chercheurs, d’entrepreneurs ou de techniciens, ils ont gagné leurs gallons d’enquêteurs crédibles en démontant plusieurs fake et en rendant publiques le résultat de leurs travaux, recourant parfois même à des scientifiques et ingénieurs pour montrer qu’une photo a été truquée ou qu’une donnée technique sur un témoignage clochait. Nos hommes se targuent ainsi de pouvoir avancer qu’après enquête, 90% des cas qui leur sont soumis tiennent en fait du faux, du phénomène aérien, astrologique ou météorologique. Avec « les copains » comme Léon les appelle, ils ont construit une station qui mesure automatiquement les phénomènes aériens. Se basant sur un prototype inventé par des chercheurs de l’université d’Oslo – spécialisés dans l’étude des phénomènes aériens bizarres qui ont cours du côté de Hessdalen en Norvège – elle se déclenche pour enregistrer à chaque fois qu’un truc fait irruption dans le ciel. Equipée d’une camera noir et blanc à forte sensibilité, reliée à un PC minimaliste alimenté en permanence, leur station a vocation de tourner jour et nuit. Bon, après avoir créé trois prototypes, les résultats sont pour l’instant mitigés – proches du néant en d’autres mots – mais nos hommes ont foi en leur machine.

Le soleil qui fait un peu moins peur.

De manière assez compréhensible, ils se méfient particulièrement des médias qui ont tendance à les ridiculiser ou au mieux ne garder que ce qui les intéresse. Relatant une mésaventure au goût amer avec Nice Matin, j’ai senti que Léon l’avait mauvaise, perdant un peu de sa bonne humeur alors qu’on repartait vers la voiture à l’assaut d’un second point chaud de la montagne.

« Un jour, une photo est arrivée sur notre mail. Un type disait qu’il recherchait des fossiles sur le Col et qu’il était tombé sur un truc incompréhensible, un engin qu’il avait eu le temps de shooter avant de le voir partir à une vitesse incroyable »

Je me souvenais effectivement avoir lu cette enquête sur leur site internet.

« Nice Matin avait eu vent de l’affaire. Ils avaient décidé de faire un article sur nous. On avait ici un truc factuel. On le donne donc à la journaliste en lui disant « Attention, cette enquête n’est pas finie, on ne sait pas si c’est véridique ou monté. Mais c’est intellectuellement intéressant de l’analyser et d’enquêter… » »

Nice Matin avait alors publié un papier qui laissait planer le doute. Lui tendant la perche, je rétorquais :

« Et finalement, vous finissez par démonter l’histoire… »

Content de voir que j’avais lu deux ou trois trucs, il acquiesçait :

« Effectivement, six mois plus tard, on a découvert qui étaient les instigateurs de la supercherie. Ils avaient comme intention de nous compromettre. On les a menacé de tout divulguer, leurs adresses etc. Ils ont tout avoué. On a ensuite renvoyé un courrier à Nice Matin, pour leur dire qu’on avait le fin mot de l’enquête. Et là, ils nous ont répondu que ça ne les intéressait pas et qu’en fin de compte on laissait dans le doute les gens. Alors tu comprendras qu’on a une réticence vis à vis des médias. »

A la décharge des ufologues, il est vrai que ce type d’information est toujours déprécié dans les médias, imprégné d’une forte condescendance. Le doute, lui, fait vendre du papier ou engendre du clic. La déception d’une réalité peu excitante, elle, ne mérite quasiment jamais le rétablissement de la vérité. Saloperie de médias.

Un triangle de la taille d’un terrain de foot

Un peu avant 21h, sur la route qui mène aux « Trois Pierres », un spot où Léon affirme avoir aperçu plusieurs fois des phénomènes d’objets stationnés dans le ciel, notre homme commençait à se détacher peu à peu de l’attitude stoïque et précautionneuse qu’il entretenait jusque là. Il confirmait sans détour sa conviction de l’existence de ces phénomènes inexpliqués. La brume avait alors complètement disparu et laissait place à un superbe soleil déclinant, mais l’air de la montagne était devenu si froid que notre guide se vit dans l’obligation de nous sauver la vie, à nous les pèlerins de l’ufologie, en refilant une polaire au photographe, me prêtant un manteau rouge trois fois trop grand pour ma gueule. Il nous trainait alors au milieu d’un doux paysage désertique, où une fine végétation humide trouvait tant bien que mal sa place au milieu d’un immense plateau parsemé de pierres étranges, qui ne dépareillaient pas sur l’unique satellite de la Terre.

Le temps de nous expliquer dans les grandes lignes l’histoire de la scission qui avait précédé la création de son actuel groupe d’ufologues – « le chef de l’ancien groupe faisait des faux ! » – Léon nous replongeait dans le cœur de notre sujet, nous contant la troublante observation qu’il avait fait en 2007 en compagnie de deux autres membres du groupe et du fils de l’un d’entre eux.

« On était au pied de l’arbre juste là. On venait de la voiture comme nous venons de le faire. C’était une belle nuit d’été, on regardait le ciel en discutant. On connait parfaitement notre ciel parce qu’on est passionnés et que c’est notre métier. Or il y avait deux étoiles qui n’étaient pas à leur place. On s’est dit « Tiens, c’est marrant, ça doit être deux avions qui sont arrêtés. » Mais je suis dans l’aéronautique et les feux de navigation des aéronefs, c’est un peu mon boulot. Or il n’y avait aucun feu de navigation de type aéronef en statique ou d’avion en progression. Et on s’est aperçu que ces deux feux étaient blancs et ne rayonnaient pas. En les observant de très près, ils ont commencé à pivoter. »

A cet instant, le suspens était évidemment insoutenable. Quelques secondes plus tôt, l’ami Léon déballait que comme beaucoup de gens dans le monde, nombre de locaux auraient déjà aperçu « LE triangle », un objet immense qui se baladerait aux quatre coins de la planète depuis les années 80. La taille dudit triangle serait gigantesque. Léon, lui, parlait carrément de la superficie d’un terrain de foot, peut-être deux voire trois même. Selon lui, la possibilité que les vaisseaux des visiteurs fassent effectivement cette taille est corroborée par la triangulation, une méthode de calcul, élaborée en mesurant depuis plusieurs points d’observations.

« Ces point pris à travers le monde, nous amènent à des structures qui font entre 300, 500, 1000 mètres. On a même des objets qui ont été calculés à deux ou trois kilomètres. »

Je commençais à avoir la sale impression de nager dans un grand délire et je ne manquais pas de lui dire. Mais Léon, en force tranquille et inébranlable est le genre de type qui accepte qu’on puisse douter de ce qu’il raconte. Il ne se froisse pas, tente d’apporter des réponses rationnelles… Sa digression terminée, je le ramenais donc vers notre affaire d’observation sur le site des « Trois Pierres » en 2007. Il reprenait de plus belle.

« Oui et donc ce qu’il faut que je te dise aussi, c’est que juste avant qu’on ait eu le début de cette observation, je me suis pris une pierre sur le genou. »

Putain, voilà qu’on revenait de nouveau à cette histoire de poltergeist. Je n’avais aucune envie de retourner à Cannes amoché à coups de pierres volantes. Lui continuait.

« Et je te disais tout à l’heure que les phénomènes dit « de proximité » pouvaient induire des phénomènes aériens. On était donc en alerte. Et c’est là qu’en observant bien autour de nous, on a vu cette anomalie. On avait une paire de jumelles électroniques, d’autres paires de jumelles classiques et on a bien vu cette masse noire. Elle a pivoté, pivoté, et s’est retrouvée au dessus de la colle des Pouis. Et quand le dernier point lumineux a disparu, un flash énorme est énorme est apparu. Mais un truc, bouuuuiiirrrshh (Il fait le bruit). Imagine que tu ouvres une porte où il y a beaucoup de lumière derrière et tu la refermes. Ça a été assez sympathique. Plusieurs fois d’ailleurs, le triangle a été filmé et photographié d’autres membres du groupe mais aussi par des gens à Cannes. »

En tant que journaliste, le problème inhérent avec ce type d’histoires est qu’elles sont évidemment invérifiables. Les documents vidéo ou photo laissent tout autant dubitatif, à tel point qu’à part être témoin soi-même d’un phénomène, difficile de croire à quoi que ce soit. Et en imaginant que ce soit vrai, resterait encore à convaincre le reste du monde, ce qui reviendrait de facto à probablement s’en aliéner la majeure partie. Bref, les convictions c’est bien beau mais ça ne fait pas le boulot, alors on a continué à arpenter les routes de la montagne à la recherche de quelque chose de plus tangible. Mais arrivés à ce point, on ne savait déjà plus très bien quoi.

Sur le site des « Trois Pierres », avec le blouson rouge.

Perdu dans les hypothèses

La nuit était tombée et on était de moins en moins sereins le photographe et moi. A ce moment là, on était remontés dans la Fiat pour se rendre à « La montagne qui chante », un autre site clé du Col de Vence, un endroit franchement lugubre de nuit. Ce petit tronçon de route encastré entre deux murets, est coincé entre deux immenses falaises, niché juste en dessous d’une énorme ligne à haute tension de 400 000 volts. Il y règne une obscurité traitre et un silence de mort, tout juste parfois troublé par les plein phares et le bruit ronronnant de quelques bêtes métalliques dont on se demande ce qu’elles peuvent bien faire à rôder dans les parages. L’endroit tire ce nom lyrique des étranges sons que les habitués ont entendu pendant des années. Ceux-ci ont toutefois cessé depuis – Léon les attribuant aux réverbérations des ondes de la ligne, dans les cavités des montagnes environnantes.

A ce point de la nuit, on commençait à fatiguer et à se les peler sévère, profitant de chaque trajet pour se réchauffer un peu dans la caisse. Léon, décidément d’une humeur généreuse, nous imbibait de récits paranormaux et d’historiettes troublantes tout en conduisant. Une fois sur place, il a garé la voiture sur le bas-côté, comme on accoste dans un port peu accueillant. On est alors restés un long moment dans l’habitacle, la veilleuse allumée. Le gaillard a commencé à nous entretenir sur les cinq grandes hypothèses susceptibles de donner sens aux phénomènes non expliqués à ce jour. On en a pris plein la gueule, immobiles et engoncés dans nos sièges. Il a embrayé avec la première hypothèse, celle qu’on connaît tous.

« Il s’agirait d’entités extra-terrestres vivant sur d’autres planètes similaires ou assimilées à la Terre. Ils auraient trouvé le moyen d’éviter leur propre autodestruction dans le cadre de leur révolution. Ils seraient aujourd’hui capables de voyager de planète en planète, de système solaire en système solaire voire peut-être de galaxie en galaxie. »

Un silence religieux régnait dans la voiture et il a poursuivi avec une seconde tentative d’explication.

« Une partie du phénomène serait liée à l’interdimensionnel, c’est à dire à des jonctions, des possibilités de transferts entre mondes parallèles. Les équations les plus exotiques démontrent qu’il n’est pas impossible que l’on soit confronté à une dimension qui est la nôtre, mais que quand on change de référence, les dimensions changent elles aussi. Ces phénomènes pourraient donc être des incursions dans notre dimension. »

Le photographe, toujours enfoncé dans la banquette arrière, écarquillait les yeux alors qu’il me semble avoir été parcouru d’un étrange sentiment, à mi-chemin entre l’incompréhension et la flemme de me faire des nœuds de cerveau. Léon lui était en roue libre.

« Une autre possibilité est qu’il s’agirait de phénomènes intertemporels, d’entités biologique venant soit de notre passé, soit de notre futur. Voire de notre présent, à savoir qu’on aurait affaire à des groupes de chercheurs super avancés en matière d’ingénierie. Ils feraient des sauts dans l’espace temps pour leur propre calendrier, mais en étant des Terriens qui ont un programme de recherche qui leur est propre et nous échappe complètement depuis très longtemps. On a fréquemment des témoins qui affirment avoir vu sortir des humains de différents types appareils. Des humains qui sont venus discuter avec eux et leur ont dit qu’ils venaient soit de notre passé, soit de notre futur. Et même d’autres qui venaient du présent mais voyageaient dans le temps. Et ça c’est un pan qui est complètement occulté. »

Frisson encore. Malaise de nouveau. Léon était tout à coup intarissable et usait un peu moins du conditionnel et du terme « factuel », qu’il se plait à marteler tant qu’il le peut, comme une manière de se prémunir de toute accusation de folie. Mais suite à l’énoncé de la quatrième hypothèse, Desailly m’a confié à notre retour à Cannes, qu’il pensait que notre homme était un peu taré. J’avais bien compris pour ma part qu’il se contentait de dresser les conjectures qui circulent dans le milieu, mais les propos qui allaient suivre seraient susceptibles d’envoyer n’importe qui à l’asile.

« La quatrième hypothèse est celle du pan intra-terrestre. On aurait peut-être affaire à des ethnies qui pour des raisons de survie se seraient retrouvées à développer leur civilisation dans le monde souterrain. Pour des raison qui leurs sont propres, ils feraient de temps en temps des incursions dans le monde aérien. On a beaucoup de témoignages historiques, qui nous ramènent à des possibles ethnies ayant ce type de comportement, notamment dans les Andes. Les locaux répètent assez régulièrement qu’ils sont confrontés à des gens qui rentrent dans la jungle, qui vivent dans des grottes et qui ont des aptitudes à voler, émettre de la lumière… Ils disparaissent, réapparaissent. Mais les légendes partent toujours d’une source. C’est à nous de les retrouver. »

C’est alors que la veilleuse de la voiture, allumée depuis une vingtaine de minutes, pendant que Léon exposait ses hypothèses, s’est soudainement éteinte. Le noir total. J’ai été pris d’un coup de flippe à l’idée de rester en rade, alors qu’il devait être minuit et que l’insidieuse obscurité qui avait pris possession de l’espace, n’était pas du tout là pour nous rassurer. Après deux coups de clé, la voiture a fini par redémarrer. On a préféré sortir pour aller continuer la discussion au milieu de cette route de montagne déserte. Léon a continué à nous abreuver de la théorie du pan intra-terrestre, nous parlant des « petits gris », des êtres d’un mètre de haut qui seraient protégés dans les iles Salomon par les « Momos », des géants. J’avais tout à coup la sensation qu’on avait plus affaire au même homme. Il était toujours aussi sympathique, son ton de voix était égal et ne traduisait aucun emportement, mais la personne globalement rationnelle des premières heures cédait petit à petit la place à un allumé semblant croire à toutes les légendes circulant sur les internets. Je bouillonnais vraiment de l’intérieur. Je n’en pouvais plus d’écouter ce ramassis de légendes sans broncher et lui lâchais sans détour :

« Nan mais sérieusement Léon, entre nous, t’y crois à tout ça ?

– Pour répondre à ta question, moi ce qui m’intéresse c’est le factuel. Il faut faire des recherches sur le terrain, avec des gens formés pour le faire. Quand on prend les histoires des îles Salomon, est-ce qu’il s’agit de légendes ou des faits avérés ? Il n’y a qu’une façon de le savoir : c’est aller sur le terrain, investiguer, monter des équipes de recherches. Et après avoir investigué pendant x temps…

– Dire j’y crois ou j’y crois pas?

– Ce n’est pas une question d’y croire ou pas. »

Je reformulais ma question instantanément.

« Mais être capable d’avoir des preuves tangibles et dire oui, j’y crois, parce qu’on a ou non les preuves suffisantes ?

– Exactement. C’est très important cette démarche.

– Mais les géants et les petits gris alors ?

– Est-ce que je crois à ces bonhommes d’un mètre vingt ? Ça revient à me demander si je crois à ceux qui font sept mètres. On sait que l’anthropologie aujourd’hui, ne nous montre qu’une part des recherches et que les anthropologues viennent à trouver des tombes renfermant des squelettes qui font de trois à six mètres de haut. Ca fait partie de ce que l’on appelle « les découvertes impossibles« . Quand on se demande comment se fait-il qu’on trouve des tibias correspondant à des personnes de quatre ou six mètres de haut, et bien peut-être parce qu’un jour, notre planète était investie d’un pan du monde qu’on appelle le monde des géants. »

L’escapade n’en finissait plus et Léon enchainait avec ses histoires, nous racontant d’autres d’observations d’OVNI depuis le site de « la montagne qui chante » ; malheureusement impossible à expliquer selon lui, malgré des enquêtes menées sur le terrain avec ses collègues. On a ensuite eu droit à l’épisode de « la lune qui dansait sur place », autre phénomène inexplicable entrevu par un de ses potes et sa mère, puis à l’incroyable anecdote de « la voiture d’un autre copain bombardée des pierres sortant de nulle part sur des dizaines de kilomètres au retour d’une veillée ».

Finalement, après une demi-heure ou une heure peut-être d’histoires rocambolesques – ne faisant qu’augmenter notre sentiment dégueulasse de tension, largement corrélé à l’isolement du monde dans lequel on se trouvait – Léon a fini par enfin nous confier la cinquième et dernière explication de ces curieuses apparitions d’objets dans le ciel. Elle est connue sous le nom d’hypothèse « gaïenne ». Pour résumer, tout ce bordel serait en fait l’expression de la conscience même de la Terre. Il viserait à susciter un changement spirituel de l’espèce humaine. Notre bonne planète nous enverrait donc un message – légèrement alambiqué hein – pour qu’on arrête de la foutre en l’air. Pas moins.

Plus les heures passaient et plus l’envie de partir de cet endroit devenait pressante. Conditionné par l’ambiance, j’ai même cru à moment donné apercevoir un truc dans la toile noire qui nous faisait face. Trois points lumineux dans le ciel formant un triangle parfait. Un froid glacial m’a transpercé le dos. N’entendant plus ce qu’il me racontait, les yeux rivés vers ce qui m’avait tout l’air d’être une « anomalie », j’ai fébrilement fait part de ma découverte. L’ufologue m’a remis gentiment à ma place, m’expliquant qu’il s’agissait-là simplement de « trois étoiles scintillant dans leur environnement naturel ». Les histoires s’accumulaient et « la montagne qui chante » jouait une mélodie qui n’avait rien d’apaisant. Peu après cet épisode, on est partis faire un ultime tour dans le Col, attendant d’autres camarades de Léon qui n’arrivèrent jamais.

Sur le chemin du retour, sur les coups de deux ou peut-être trois heures du matin, un de ses collègues finit par appeler, pour nous dire qu’il était finalement en route en compagnie d’une équipe de télévision. On avait passé six ou sept heures là-bas pour notre part et on avait plus qu’une envie, arrivé à ce point ; aller se défoncer la gueule à Cannes dans une de ces soirées putassières, pour évacuer le chant oppressant de cette saloperie de montagne.

La montagne qui chante mais qui ne jouait pas de piano debout

 

A la recherche des traces des visiteurs

D’un point de vue extérieur, Léon a de quoi passer pour un type un peu siphonné, d’autant plus si on en reste aux explications parfois confuses ou incomplètes qu’il se délecte à distiller. Mais derrière ce personnage aux mille récits extravagants, se cache en réalité un individu sans doute légèrement naïf, foncièrement pas fou et avant tout profondément convaincu de l’existence des UFOs. Sa quête pour trouver des explications rationnelles à chaque cas improbable crédibilise sa soif de prouver, coûte que coûte, l’existence de ces phénomènes paranormaux. Histoire d’arriver à ses fins et montrer à ses détracteurs qu’il n’est pas un énième cinglé, Léon a imaginé depuis 2007 un projet pharaonique pour prouver ses dires. A la recherche de financements pour engager des scientifiques, des géologues, des mathématiciens ou encore des techniciens, il voudrait que tout ce petit monde puisse ensuite plancher et enquêter chaque jour de l’année, aux quatre coins du monde, sur les cas inexpliqués et autres légendes, afin de prouver ses intuitions et ses dires.

« Mon projet est un SETI [1] qui n’est pas tourné vers les étoiles mais vers la Terre. Si une civilisation s’est baladée sur Terre pour X raisons, elle a automatiquement laissé des traces. Si j’ai les moyens, on écartera toutes les légendes urbaines et on vérifiera alors si ces traces existent ou pas. »

Impatient, il concède qu’il a eu des touches n’ayant pas abouti et attend toujours son premier mécène. Son salut pourrait peut-être venir de la société marchande des Emirats Arabes Unis [2], qui s’intéresse selon ses dires à son projet, et plus largement aux manières de trouver de nouvelles formes d’énergies, problématique centrale dans les économies mondialisées. Si Léon a le mérite d’accepter qu’on puisse mettre en doute ce qu’il prétend avoir vu, il n’en est pas moins habité par la volonté inébranlable de montrer que le dossier OVNI n’est pas une vaste blague. Cette drôle de force qui le caractérise est en réalité indissociable de son ambition de devenir le premier être humain à le prouver à la face du monde. Quelques minutes avant de définitivement redescendre vers les lumières de l’autoroute qui mène à Cannes, il a tenu à nous expliquer de manière assez éloquente que, contrairement à pas mal de ses confrères ufologues, il appréhende le dossier avec une vision universelle.

« Je suis convaincu que le dossier UFO est le plus important que la Terre n’ait jamais porté. Il serait évidemment extraordinaire de pouvoir communiquer avec une autre espèce, échanger nos connaissances communes, nos erreurs, et comparer comment ils ont évolué par rapport à nous. Mais ce qui m’intéresse vraiment aujourd’hui, d’une façon officielle, c’est l’énergie. Les énergies fossiles vont nous faire défaut. Que ce soit le pétrole, le gaz ou le charbon on va dans le mur. Et on sait ce qu’il s’est passé au Japon avec le nucléaire. C’est en ce sens une opportunité énorme qui s’offre à nous. »

Partagés entre la déception de ne pas avoir vu d’objet volant non-identifié, mais franchement pas mécontents de revenir à nos petites vies sans trop d’équations insolubles dans le cortex, c’est un peu secoués qu’on a quitté le Col de Vence, bien en mal de juger notre guide, quand bien même son enthousiasme apparait très borderline par moment. En nous déposant rue d’Antibes en pleine nuit, à quelques mètres d’une Croisette ployant sous l’effervescence de festivaliers alcoolisés, le sympathique Léon est descendu une dernière fois de la voiture pour nous saluer. Alors qu’on s’apprêtait à filer vers d’autres cieux, il a tenu à nous montrer un dernier truc qui trainait dans son coffre. Il sortit un tirage photo argentique énorme, un paysage avec une drôle de tâche bleue au milieu. « Etonnant hein ? Et c’est un original ! » Comment dire…

Loïc H. Rechi

Tous les crédits photos : Vincent Desailly

 

[1] Search for Extra-Terrestrial Intelligence (SETI) est un programme de recherche d’origine américaine créé des années 1960. Fermé en 2011 par la NASA, il avait pour but de détecter les signaux qu’une intelligence extraterrestre pourrait émettre, volontairement ou non, depuis sa planète d’origine.

[2] En janvier 2018, au cours du très sérieux forum annuel de compétitivité organisé à Ryad en Arabie Saoudite, une conférence intitulée « Contact: Learning From Outer Space » a fait couler beaucoup d’encre dans le milieu des ufologues. Réunissant un parterre d’éminents spécialistes en la matière, il témoigne d’un changement certain dans les mentalités. Léon, y voit un signe très prometteur dans le cadre de sa levée de fond pour son projet.

Separator image Publié dans Voyages.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *